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Deux ethnographes français dans les montagnes orageuses de l'Albanie

Nga: Luan Rama

Plusieurs années auparavant, peu de temps après avoir pris le poste de Chargé d’Affaires a.i. à l’ambassade d’Albanie à Paris, dans les tiroirs de mon bureau j’ai remarqué le texte ou plutôt les notes d’une ethnographe française Jacqueline Benezech sur son voyage dans les montagnes albanaises du nord de l’Albanie en 1938. Étant un ancien cinéaste qui avait voyagé et connu très bien ces montagnes, ces notes m’ont tout de suite intéressé et très curieux j’ai commencé à les lire.

J’ai découvert ainsi dans un écrit assez littéraire la vie de mes compatriotes de cette époque juste avant l’occupation de l’Albanie par l’armée mussolinienne. Un voyage pendant un mois, toujours en déplacement, dans des zones risquées, des gorges et des précipices, au milieu des orages et des tempêtes, laissant un récit extraordinaire avec des scènes très cinématographiques.

Ce récit commençait le 18 octobre 1938 à Shkodra, (ou Scutari), l’ancienne capitale du roi illyrien Gentus, quand les deux ethnographes, René et Jacqueline Benezech, envoyés par Le Musée de l’Homme, avec leurs bagages sont partis vers le nord pour arriver au sommet de Vermosh, jusqu’à la frontière avec le Monténégro. Ils étaient accompagnés d’un traducteur et aussi de deux villageois avec leurs chevaux. A la tête de ce convoi était René Benezech, homme d’expérience, peintre orientaliste et photographe. Plus tard, m’intéressant sur l’histoire du couple Benezech, j’ai appris que ce n’était pas la première fois qu’ils venaient en Albanie. Ils avaient visité l’Albanie sept années auparavant, donc en 1931, quand en janvier de cette année-là, ils sont venus en voiture depuis Paris et son arrivés par l’ex Yougoslavie et le Monténégro, via Adriatique vers Shkodra et puis vers le port de Durrës et à Tirana, la capitale pour se diriger ensuite vers Korça.

Ce premier voyage leur a servi à connaître pendant 8 jours la nature de ce pays et surtout l’ethnographie, les traditions populaires, les costumes, les marchés des paysans etc., et aussi l’homme albanais. C’est pendant ce voyage qu’ils ont connu aussi les français présents en Albanie et d’abord le chef de la mission archéologique française du site antique d’Apollonie et le lycée français de Korça, ouvert pendant la Grande Guerre, quand l’Armée d’Orient faisait la guerre sur le front albanais contre les Autrichiens, les Bulgares et les Allemands.

En 1938, venant en bateau de Bari, ils ont connu un étudiant albanais, ancien élève du lycée français de Korça qui rentrait de ses études dans une université française, où des dizaines et des dizaines d’autres étudiants albanais suivaient leurs études dans les universités françaises. Sans doute que leur voyage dans le nord est le plus intéressant et le plus humaine dans leurs relations, leurs impressions et souvenirs de l’Albanie. Madame Benezech décrit dans son manuscrit les difficultés extrêmes de leur vie au milieu de la pauvreté, dans des conditions spartiates sur les plateaux et les prairies au dessus de 2000 m, mais aussi dans une beauté extraordinaire de paysages inoubliables.

Ce qu’ils remarquent aussi c’est l’hospitalité des Albanais, de ces montagnards prêts à partager le dernier morceau de pain. Leur accueil est si chaleureux, si sincère qu’on peut dire proverbial, parce que l’Albanais des montagnes sert toujours l’étranger qui vient de loin et frappe à sa porte, suivant la loi médiévale non écrit du Kanun (Canon), où « la maison de l’Albanais est la maison du Dieu et de l’ami ». C’est pour cela que ces montagnards sont prêts à risquer leur vie pour que les ethnographes français retournent sains et saufs dans leur pays. Cinquante ans auparavant, à la fin du XIX e siècle, le consul français à Shkodra (Scutari) Auguste Degrand, dans son livre « Souvenirs de la haute Albanie » raconte l’histoire d’un villageois qui voulait que le consul devienne le parrain de son petit, en lui coupant une mèche de cheveux.

La même histoire a vécu Jacqueline dans une des maisons de Vermosh quand la mère d’une petite fille lui a demandé de couper les cheveux de Pashka et de devenir sa « nouna ». Une cérémonie qui lui a donné une énorme joie, ce qu’elle n’oubliera jamais, avec son souhait de retourner plus tard, après la guerre, dans ces montagnes pour rencontrer Pashka et ses fideles albanais. Des années auparavant, Valery Larbaud pendant une semaine en Albanie avait remarqué le potentiel de la jeunesse de ce pays qui regardait vers l’Europe et la modernité, comme il le décrit dans son «La nostra settimana albanese» : « Ce pays m’est devenu, depuis sa renaissance, un pays sympathique. Je lui veux du bien… Grand espoir pour notre Albanie ! … J’aurais voulu être un Barnabooth pour apporter à ce pays tout ce qui est culturel, matériel, intellectuel. C’est une Europe à peine découverte.».

Willy Ronis avait fait ses premiers pas de photographe international et en 1936 la journaliste Paule Fercoque de Leslay avait été envoyée par l’Intransigeant pour découvrir ce pays. Elle à visité l’Albanie pendant huit mois et comme les Benezech elle avait rencontré un jeune homme qui attendait d’être tué par la vendetta. A Tirana, les Benezech avait rencontré des gens en vendetta, qui gardaient leurs armes mais étant venus pour la fête du roi, ils avaient conclu une trêve le temps de la fête et celui qui devait « prendre le sang » (se venger de l’assassinat d’un des membres de sa famille), pourrait le tuer à n’importe quel moment et quel endroit de l’Albanie.

Une des plus grandes contributions de leur voyage en Albanie a été la photographie, où pendant leurs voyages, partout où ils sont allés, René Benezech photographiait les gens, les grandes maisons, les marchés dans les grandes villes, du sud et du nord, leur habitat et les objets de leur vie quotidienne, des portraits de prêtres catholiques, des Bektâchîs, des mosquées, ce qui fait aujourd’hui pour les Albanais, un trésor photographique à part.

On trouve aussi des personnalités dont il restait très peu de traces. Le travail du feutre au marché de Tirana, passionnait René et il décrit dans ses souvenirs minutieusement le procédé de ce travail assez compliqué et beau en même temps. Au retour de l’Albanie, dans une émission de Radio-France sur le « pays des aigles », en 1939 , René Benezech disait: «Nous avons, ma femme et moi été chargés par le Musée de l’Homme d’une double mission ethnographique que nous avons accomplie d’autant mieux, partout, dans ce très sympathique pays, nous avons trouvé la bonne volonté la plus intelligente, la plus spontanée, la plus cordiale. Il n’y avait pas là de quoi nous surprendre, car des expériences précédentes nous avaient souvent prouvé combien chez ce peuple, le souvenir, l’amour et le respect de la culture française sont resté malgré les circonstances… »

Parlant de leurs costumes, René Benezech ajoutait : « On ne peut pas imaginer allure plus élégante et plus noble que celle d’un simple montagnard… La coupe des costumes albanais, est une des constatations qui m’ont plus frappé, est savante. Elle aboutit toujours à des créations d’une grande originalité, à des silhouettes de vêtements qu’on n’est accoutumé à rencontrer nulle part. Et il n’est pas douteux que nos couturiers parisiens y trouvent des sources inépuisables d’inspiration… »

Dans une autre émission à la Radio-France sur les impressions de leur voyage en Albanie, Jacqueline Benezech disait : « Au cours de nos séjours dans les montagnes de l’Albanie du nord, j’ai vécu longtemps dans une famille de bergers et des liens d’amitié assez forts s’étaient formés entre ces gens et moi pour qu’ils m’aient demandé de devenir «nuna» de leur enfant. Je ne sais pas si dans cette vie si simple et rude, j’avais fini sans le savoir par penser comme eux.

Toujours est-il que cela a été une de mes plus pures joies et de mes plus sincères émotions, et depuis je me sens liée par des liens que rien ne saurait rompre avec ces montagnards si simples, si fiers, et si bons, que des misérables événements politiques m’empêchèrent sans doute de revoir pendant encore de longues années… tant que leur cher pays n’aura pas, une fois de plus reconquis son indépendance.» A part plusieurs objets ethnographiques que les Benezech ont apportés et déposés au musée de l’Homme à paris, des costumes, des poteries, des instruments de musique populaire ou des outils de la vie quotidienne, la collection photographique de René Benezech reste aujourd’hui comme un vrai trésor, pas encore connu du grand public français ou albanais.

J’espère que les expositions à venir avec ces photos, pourrons apporter chez les générations d’aujourd’hui ce monde si exotique et humain d’un peuple qui considérait énormément précieux sa liberté et ces Français qui les a tant aimé pendant des siècles. Des années sont passées. René Benezech meurt en 1954. Les souvenirs de l’Albanie restés toujours inoubliables et voila en 1965, une nouvel rencontre avec l’Albanie: la grande exposition sur l’ethnographie albanaise dans les salons du Musée de l’Homme où plusieurs objets exposés dans cette exposition avaient été achetés par le couple Benezech.

Elle est là, joyeuse de voir l’Albanie à Paris, avec ce souvenir indélébile. Mais étant que l’Albanie était isolée du monde, Jacqueline Benezech n’a pas pu aller de nouveau à Vermosh, dans les montagnes albanaises et revoir sa Pashka et ses amis albanais avec lesquels elle avait passé une des plus belles aventures de sa vie d’ethnographe.

 

"Carnets de voyage en Albanie, 1931-1938", vient d'être publié dans les éditions L'Harmattan. L’auteur est l’ancien ambassadeur d’Albanie en France.