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L'Inuk Mary Simon, héritière d'une tâche plus qu'honorifique - Par Anne Marie Lecomte

Anne Marie Lecomte

En tant qu'Autochtone, Mary Simon n'éprouve pas d'inconfort à représenter la reine au Canada. “Je comprends très bien mon rôle; il est apolitique”, dit-elle.

Plus ancienne institution du Canada, la charge de gouverneur général est hautement symbolique, certes, mais pas uniquement. Sa nouvelle récipiendaire, Mary Simon, nommée mardi (07 06 2021), représente Sa Majesté la reine Élisabeth II. À ce titre, elle détiendra des pouvoirs qui pourraient s'avérer cruciaux lors d'une crise constitutionnelle au Canada.

Inuk originaire de Kangiqsualujjuaq, au Nunavik, la gouverneure générale désignée deviendra la première Autochtone à représenter la monarchie britannique depuis la création de la fédération canadienne, il y a 154 ans.

L'une des responsabilités de ce poste consiste à s'assurer que le Canada ait, en tout temps, un premier ministre et un gouvernement stable, qui jouit de la confiance d'un Parlement opérationnel.

Le gouverneur général exerce ses pouvoirs sur l’avis du premier ministre et du Cabinet. Mais des circonstances exceptionnelles pourraient faire en sorte que le gouverneur général doive dissoudre le Parlement ou encore demander au chef du parti d’opposition de former un gouvernement. Il mettrait alors à exécution ses pouvoirs discrétionnaires, dits “pouvoirs de reserve”.

Le gouverneur général est donc, en réalité, le gardien de la Constitution et des institutions du pays.

Un rôle particulièrement délicat lorsqu’il y a des gouvernements minoritaires, comme le rappelait Hugo Cyr, professeur de droit de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Ce n’est pas simplement un rôle de figurant, avait affirmé M. Cyr à Radio-Canada.ca au moment de la nomination de Julie Payette, prédécesseure de Mary Simon. […] Un peu comme le service de pompiers, on espère ne pas l’utiliser tout le temps, mais il nous le faut quand il y a une crise.

Par exemple, en Décembre 2008, la gouverneure générale Michaëlle Jean s'était vu demander, par le premier ministre conservateur Stephen Harper, de suspendre les travaux de la Chambre pendant quelques semaines. M. Harper tentait ainsi d'éviter à son gouvernement - minoritaire - d’être renversé par une coalition formée des libéraux, des néo-démocrates et des bloquistes.

La gouverneure générale avait accepté de proroger la Chambre, à condition qu’à la reprise des travaux un vote de censure soit tenu.

Un mandat controversé

Par coutume, le mandat du gouverneur général est d'une durée de cinq ans et il peut s’étendre à sept ans.

Celui de Julie Payette s'est toutefois terminé abruptement lorsque celle-ci a démissionné de ses fonctions en janvier dernier.

L'ancienne astronaute avait commencé son mandat le 2 Octobre 2017. Mais son passage à Rideau Hall - résidence officielle et lieu de travail du gouverneur général - a été entaché de controverses entourant son leadership et ses dépenses.

Jusqu'à l'entrée en fonction de Mary Simon, c'est le juge en chef de la Cour suprême, Richard Wagner, qui assume les fonctions d'administrateur du gouvernement, en remplacement de l'ex-gouverneure générale.

La Couronne veille...

Par l'étendue de son territoire, le Canada est la plus vaste monarchie constitutionnelle au monde.

“[...] les gouvernements se perçoivent comme l’incarnation même de l’État : leur premier but est de conserver le pouvoir le plus longtemps possible. L’institution de la Couronne leur rappelle que le pouvoir [...] leur est confié pour un temps limité. La Couronne veille de près à ce que nos gouvernements n’oublient jamais qu’ils sont là pour servir le peuple, et non l’inverse”. (Une citation de: Extrait de La Couronne Canadienne, la monarchie constitutionnelle au Canada, Patrimoine canadien)

À partir de la Confédération de 1867 et ce, jusqu'en 1952, le poste de gouverneur général n'a été confié qu'à des aristocrates britanniques.

Depuis la nomination du Canadien Vincent Massey, en 1952, tous ceux qui se succèdent à Rideau Hall détiennent la citoyenneté canadienne. Il y eut Georges P. Vanier, Roland Michener, Jules Léger, Edward Schreyer, Jeanne Sauvé, Ramon John Hnatyshyn, Roméo LeBlanc, Adrienne Clarkson, Michaëlle Jean, David Johnston, Julie Payette et, enfin, Mary Simon.

La sanction royale aux projets de loi

Parmi ses fonctions, le gouverneur général est commandant en chef des Forces armées canadiennes.

Il accorde également la sanction royale aux projets de loi adoptés aux Communes et au Sénat, signe des documents officiels, lit le discours du Trône et préside à l’assermentation du premier ministre, du juge en chef du Canada et des ministres du Cabinet.

C’est aussi lui qui nomme les lieutenants-gouverneurs, représentants de la reine au provincial.

Le gouverneur général représente le Canada tant au pays qu’à l’extérieur. À la demande du premier ministre, il fait des visites officielles à l’étranger.

Il reçoit également les chefs d’État en visite au pays. Il accrédite les nouveaux ambassadeurs et les hauts-commissaires qui arrivent au Canada. Il signe aussi les lettres diplomatiques qui accréditent les chefs de mission canadienne qui partent à l’étranger.

Le gouverneur général récompense les citoyens qui ont fait preuve de bravoure, de dévouement ou d’excellence. Il attribue une soixantaine de prix et de trophées dans différents domaines, dont les arts, les sciences sociales et les sports. L’Ordre du Canada fait partie des distinctions les plus connues.

Le gouverneur général est en outre le chef de l’Autorité héraldique du Canada. Cet organisme crée des armoiries, des drapeaux et des insignes, et les concède aux citoyens et aux organismes canadiens qui en font la demande.

Enfin, le gouverneur général est le chef scout du Canada et le président honoraire de la Société canadienne de la Croix-Rouge.

Mary Simon veut apprendre le français

Mardi, Mme Simon a déclaré “prendre très au sérieux son rôle d'ambassadrice de la diversité culturelle et linguistique du Canada”.

“Je veux dire clairement ceci: mon bilinguisme est inuktitut et anglais”, a-t-elle précisé, ajoutant ne pas avoir eu la chance d'apprendre le français, en dépit du fait qu'elle ait grandi au Québec.

Le français est l'une des deux langues officielles du pays. Mary Simon s'est dite déterminée à en poursuivre l'apprentissage.

Mary Simon a dirigé de 1986 à 1992 le Conseil circumpolaire inuit, qui représente les Inuit de tous les pays de l’Arctique.

Selon Monica Ell-Kanayuk, qui préside maintenant le Conseil, Mme Simon possède l’expérience nécessaire pour représenter la Couronne: elle a été ambassadrice du Canada au Danemark et a représenté le pays au Conseil de l’Arctique.

En réponse aux journalistes qui lui demandaient si elle éprouvait de l'inconfort à représenter la Couronne en tant qu'Autochtone, Mary Simon a répondu par la négative.

Prise de conscience collective

La nomination de Mary Simon survient à un moment particulièrement sensible dans les relations du Canada avec les peuples autochtones.

La découverte, en Juin dernier, des restes de 215 enfants sur le terrain du pensionnat pour Autochtones de Kamloops n'a de cesse d'ébranler le pays tout entier. Depuis, la présence d'autres sépultures anonymes a été révélée, notamment en Colombie-Britannique et en Saskatchewan.

Pour sa part, Mary Simon a fréquenté l'école fédérale de Fort Chimo, au Nunavik; une institution qui a fait l'objet de poursuites en raison de la maltraitance alléguée à l'encontre des élèves.

“Durant mon mandat de gouverneure générale, je travaillerai chaque jour à la promotion de la réconciliation et du bien-être de toute la société Canadienne”, a promis Mary Simon.

Source: Radio-Canada, avec les informations de CBC et La Presse Canadienne