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Rushan Xhaferi: La violence de la notation à l’école

La première étape est close. Le système peut reprendre son souffle. Le ministre de l’Éducation du Québec a fait son gros discours sur des résultats moins pires que celles présentées par les directions des écoles. Tout va bien!

Or, pas tant que cela! Pas parce que les résultats sont pires, mais parce que le système ne permet pas aux élèves de s’élever. Car son fonctionnement ne peut pas produire une bifurcation qui permet son amélioration. Il est impossible d’y réfléchir de son intérieur à condition de le remettre en question et de vouloir sa destruction pour le meilleur de tous les acteurs.

Dernièrement, mais aussi depuis toujours, on ne pense plus et on ne réfléchit pas à la perversion de ce système qui happe toute initiative d’évolution à son amélioration, car le cadre hiérarchique perdrait son pouvoir de décision et par la suite son pouvoir tout court. C’est pourquoi on doit commencer à réfléchir en termes de refondation de nos savoirs, non seulement en éducation, mais aussi sur la société elle-même.

La crise sanitaire du 2020-2021 nous pousse à faire tabula rasa des paradigmes du passé. Rien ne va plus et tout doit être revu. À ce titre, la notation comme moyen de calcul des apports des élèves est d’une bêtise sans fin du seul fait que le ministère décide de changer les règles du jeu comme bon lui semble pour nous présenter de meilleurs résultats en juin à des fins électoralistes, quand nous savons, comme êtres qui réfléchissent, que l’évaluation n’a jamais été un objectif pour les jeunes, mais la volonté de faire plaisir à des parents trop complexés sur l’avenir de leurs enfants à trouver un emploi qui paie dans le futur.

Figés face à cette réalité violente, les enseignants obéissent sans discernement. Voulant mettre une note et avoir la paix face à des directions ayant supprimé l’ambition pédagogique, ces professionnels ont rendu les armes et évaluent sans une visée claire. Évaluer pour évaluer est devenu le leitmotiv de profs sans imagination. J’ai honte!

Quand un prof met une note de 67 % en éducation physique, je ne peux que me questionner sur sa signification. 58 % en histoire n’a aucun sens, car ce chiffre ne me dit rien de concret. Pour cette raison, mais pas seulement, un pourcentage misérable et intelligent résume un élève sans comprendre la complexité de l’humain qui le constitue.

Nous sommes face à la constante macabre décrite par André Antibi. La constante macabre, pour faire court, est le fait que tout prof reproduit dans son évaluation des élèves trois cas de figure: des élèves «bons», des élèves «moyens» et des élèves «faibles», peu importe le groupe de jeunes devant lui. Bref, la constante macabre veut dire que les enseignants donnent des résultats auxquels le système s’attend. Un prof qui ferait échouer tous les élèves, comme celui qui ferait réussir tous les élèves serait vu d’un mauvais œil et jugé d’enseignant qui n’a pas bien fait son travail.

La moutonnerie inconsciente d’enseignants témoins de cette violence de ce système qui pénalise grand nombre d’élèves de continuer un cheminement scolaire normal jusqu’à la fin de leurs études secondaires pose fondamentalement problème. La scolarité est un long marathon de 11 ans (primaire et secondaire) où en cours de route, on décide de sortir des élèves du parcours dit «régulier» pour les déplacer dans des classes d’adaptation scolaire, terme violent s’il en est, en les désignant de «pas bons». Et nous le savons qu’une fois sortis du régulier, apparemment pour leur bien (!), peu d’élèves retrouvent ces classes.

Cependant, il suffit d’une année pour tuer le gout d’apprendre et le sens que ces élèves se font de l’école. Par la suite, ces élèves développent une aversion pour l’école ce qui les rend aigris et méfiants. On oublie que la seule vraie sanction pour un élève demeure le secondaire 5. Ainsi, seulement 50 % des élèves terminent le secondaire 5 dans un parcours normal. Par conséquent, l’autre moitié n’ont pas de choix que de se retrouver dans différentes classes avec des acronymes plus rabaissants les uns que les autres: CPT, FMS, FPT, WTF! Ce choix administratif est basé sur des notations punitives.

  • Alors, pourquoi empêche-t-on des élèves de se rendre à la ligne d’arrivée de ce long marathon scolaire?
  • De quel droit les privons-nous de ce droit?

Une telle incapacité de remettre en question ce système défaillant peut rendre les profs soumis à la violence de la notation qui détruit toute innovation et vision dans le monde de l’éducation. Dès lors, rien de bon ne vient de l’obéissance et surtout pas la liberté professionnelle. Nous savons qu’on n’a pas besoin de notes pour apprendre. On apprend même plus quand il n’y a pas de notes et le système a très peur de cette réalité.

Voilà pourquoi, au lieu de proposer une matière où les élèves apprennent, les profs font des activités pour que les élèves répondent. Ceci rassure les profs, car ils ont besoin d’une note pour le fameux bulletin. Or, ce qui est crucial dans l’enseignement, c’est quand l’élève ne sait pas répondre. C’est dans l’explication et la découverte que repose la pédagogie. Au lieu de cela, nous nous retrouvons dans une constante macabre qui est la fin de la pédagogie. Et cela peut se comprendre à défaut de trouver des excuses. Il reste aux profs comme seul pouvoir, celui de noter. Ils ne peuvent ni encourager, ni motiver ou avoir une parole forte, car l’autorité de l’enseignant comme être qui sait ne fait plus loi. Il suffit de poser la question aux jeunes pour voir qui rêve de devenir prof. Il n’y a pas des masses! Sinon personne.

Dans ce cadre immobile, la violence de l’évaluation par notes met une chape de plomb sur l’autonomie professionnelle où le prof se considère nul et impuissant d’aider les élèves à se découvrir, au lieu de voir l’échec du système. Souvent, les profs se sacrifient, car ils croient à ce système sans lui renvoyer sa défaillance dans la face.

D’abord, ils s’autoflagellent, car impuissants à aider tous les élèves. Ensuite, ils se lassent et décident que des élèves ne sont tout simplement «pas bons». Le résultat est terrible, car c’est la perpétuation du système dont on permet sa survie: un cadavre qui respire grâce au burnout de milliers de profs. Une fatigue qui prend toutes les formes possibles de l’épuisement mental et surtout de la destruction pédagogique.

La violence de ce type d’évaluation met à l’échec élèves et profs et personne n’y gagne. La constante macabre l’emporte encore une fois.

©Rushan Xhaferi

*L’auteur est professeur de Français, Centre de services scolaire-Montréal.