Pauvres, mais en français, s’il vous plait ! - Par Rushan Xhaferi
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Rushan Xhaferi - Laval, Québec
La semaine passée, parce que le PDG d’Air Canada ne parlait pas français, tout le monde s’est offusqué. On a demandé sa tête sur un plateau, en partant par des partis politiques qui voulaient que le Québécois francophobe décâlisse de son poste. Michael Rousseau l’a un peu demandé. Grosso modo il a dit que ne pas parler français ne le dérange pas. Il ne voyait pas l’utilité. Il n’a pas tort. Le monde des affaires n’est pas un milieu de langue, mais d’argent. On le sait, l’argent n’a ni d’odeur, ni de langue et encore moins de religion. Il se suffit de lui-même. L’argent n’a pas d’honneur non plus, car sous la pression ambiante, Michael Rousseau a commencé à suivre des cours de français pour redevenir un vrai francophone et faire plaisir à la meute en recherche de nouvelles qui font débat quelques jours afin qu’une autre nouvelle leur tombe entre les mains.
Or, le problème n’est ni la peur du français du PDG et ni son arrogance. Le vrai problème c’est l’écart de salaire entre lui et les employés de la compagnie aérienne. Dès la première semaine du mois de janvier, Rousseau gagne ce que ses employés vont gagner toute l’année. En ajoutant les bonus et les actions en termes de primes, on passe d’une semaine à un ou deux jours de travail. Elle n’est pas belle la vie de Michael? Le vrai scandale demeure dans cette disparité hors propos du niveau salarial. Les PDG peuvent gagner plus que 400 fois le salaire de quelqu’un qui lui par contre travaille réellement. Je n’ai vu aucun journaliste, politicien, voire citoyen francophone s’extasier publiquement pour mettre fin à ce fléau. La langue par contre, ça c’est grave !
C’est compréhensible pourquoi Michael Rousseau n’a pas le goût d’apprendre français. Quand il dit à ses employés « Fuck You » il ne veut pas apprendre à leur dire « Allez vous faire foutre », car le boss ne veut pas utiliser quatre mots quand deux suffisent largement. Michael Rousseau est un chef pragmatique, efficace et n’a pas de temps à perdre. En anglais le message passe plus rapidement et tout le monde comprend.
C’est l’arbre qui cache la forêt. On connait la musique. Les politiciens s’offusquent que Rousseau ait dit une bêtise, mais pas du reste. Il ne faut pas compter sur les politiciens pour améliorer la situation des employeurs pauvres pour ne pas dire des pauvres employés. Les politiciens parlent, promettent et même quand ils prennent des mesures pour le bien des gens, c’est des actions qui font encore garder les populations dans la pauvreté. La mairesse de Montréal, comme ses précédents, n’a qu’un seul mot à la bouche : construire des logements sociaux. La dignité humaine demeure souvent dans la possibilité de se payer soit même ce dont on a besoin. Les gens ne veulent pas un HLM, ils veulent le bungalow ! Ils veulent la maison : voire le condo à leur nom.

Même quand des condos à prix abordables sont construits ou mis au marché, le Journal de Montréal a dévoilé que les magouilles ne manquent pas. Ce sont des personnes nanties (des médecins aussi) qui achètent ces appartements pour les vendre par la suite. Les pauvres se font avoir de tous les côtés et les riches se gavent de partout. Quand quelqu’un propose d’augmenter les salaires, tout le monde, lui tombe dessus en disant que l’économie va en souffrir, que ce sera la fin de la compétitivité et des bêtises de ce genre.
Malheureusement nous sommes dans un état des choses assez bizarres. Nous sommes dans un système capitaliste pour les pauvres et un système socialiste pour les riches. Quand des compagnies privées demandent des sous à l’État (donc à nous le peuple bête), on ouvre les vannes et l’argent coule à flots. Au moment où les gens ont reçu 2000 misérables dollars par mois pour passer à travers la pandémie, les penseurs néolibéraux les ont traités de tous les noms. Et quand on n’arrive plus à trouver des employés dans une pénurie de main-d’œuvre généralisée, faisant semblant d’offrir des salaires « compétitifs », on s’étonne que personne ne vienne. Un salaire en bas de 50 000 par année ne permettra à personne de sortir de la pauvreté. Cependant, le salaire ne dit plus rien si la vie coute les yeux de la tête.
À la fin des années 70, le salaire minimum était de presque 8 $. Le salaire moyen avoisinait les 15 $. Une maison coutait près de 50 mille dollars. Il est vrai que les taux d’intérêt étaient de 15 à 20 %. Une famille devait débourser un peu plus de 700 $ pour une hypothèque de 25-30 ans. Cela veut dire que les gens de la classe moyenne ont toujours eu de la difficulté à accéder à la propriété. Même si le Québec est de plus en plus riche, richesse produite par les travailleurs et non pas par les « boss », les gens ont toujours vécu dans la difficulté financière.
40 ans plus tard, cette difficulté financière est devenue le crédit. Vivre au crédit ou ne plus vivre, voilà la question. Se demander s’il y a une vie APRÈS la mort et totalement inutile, car des millions de personnes se demandent s’il y a une vie AVANT la mort. Quand tout le monde parle de la fin du monde (Cop26 et tout le reste), des millions de personnes sont préoccupés de la fin du mois.
Finalement, une des solutions se trouve dans l’appropriation de l’outil du travail (concept élaboré par Bernard Friot) qui veut dire : la richesse produite par une compagnie est le fruit du travail des employés. Cela signifie que cette richesse doit être partagée parmi tous les employés et non pas le boss prend tout et les employés presque rien. L’esclavage humain a changé de forme, mais il est encore présent. Tant que ce paradigme ne change pas, rien ne changera.
Que Michael Rousseau, ou un autre gros con, s’exprime la prochaine fois en français, cela leur fait une belle jambe aux employés qui seront toujours peu rémunérés ou pas assez.
©Rushan Xhaferi












