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Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon - Par Rushan Xhaferi

 Rushan Xhaferi - Laval, Montréal

Mon cher Jean-Luc,

Je me permets de te tutoyer, car entre camarades on ne se formalise pas. Je te connais, mais seulement virtuellement. Je ne veux pas utiliser le mot « distanciel », car cela ferait plaisir au capitalisme qui nous fourgue des mots dans la gorge et nous pauvres diables, à défaut de nous étouffer, on gobe ce vocabulaire qui ne dit plus le monde tel qu’il est, mais masque le négatif avec des mots positifs et en fin de compte comment se battre contre quelque chose de positif, dirait Franck Lepage. En effet, il devient difficile, quasiment impossible.

Or, toi, tu ne te laisses pas avoir par ces pièges linguistiques. Ton entrevue sur BFM sur les licenciements d’Air France en 2015 fut ma porte d’entrée dans ton univers, mais surtout dans ta lutte. Mes oreilles ont finalement commencé à réellement entendre des paroles qui ont du sens; un discours vrai et authentique; une préoccupation pour les plus faibles et les sans grades; une force de raisonnement sans langue de bois; une expression qui dénonce ces mots positifs (lien social et réforme) qui nous empêchent de réaliser la révolution. Celle des urnes bien sûr.

Je t’écris Jean-Luc pour te remercier. Avant mes yeux étaient ouverts, mais je ne voyais pas. J’étais comme cette combinaison qui lui manque le dernier chiffre pour débloquer le cadenas qui allait me faire ouvrir la porte et voir le véritable monde qui nous entoure. Tu m’as fourni ce dernier numéro magique. Pour cela, je te suis reconnaissant pour toujours. Je ne suis pas le seul, heureusement.

Tu as vu venir les gilets jaunes des années à l’avance dans ton livre Qu’ils s’en aillent tous ! mais tu as failli reconnaitre tout de suite cette force populaire qui s’est présentée sans invitation. Voilà ma seule critique. Cependant, tu te rattrapes sur tout le reste.

Tu as eu cette vision de voir la force de la mer. Récupérée ou plagiée par Jacques Attali qui en a fait un livre, cette idée est passée sans bruit, car trop abstraite pour nos cerveaux bourrés "d'en pas le choix de faire autrement".

Tu as vu l’échec du banquier Macron, déjà comme ministre de l’Économie tel un chauffeur de bus qui cherche le cheval pour faire encore des sacrifices financiers pour les gens dits normaux, face à Léa Salamé et Georges-Marc Benamou, tous les deux naïfs des talents de ce jeune ministre de Holland plein d’espoir. Je te cite : « Non, Madame, la vie c’est pas ce que vous dites ! La politique que va appliquer Monsieur Macron va conduire à un désastre. Vous voyez. Je vous le dis. Je vous l’annonce. (…) Ces gens-là n’ont aucun succès et ils ne savent faire qu’une chose, faire pâtir les pauvres gens. C’est tout ce qu’ils savent faire. » En effet, c’est tout ce que Macron a fait. Or, même s’ils ont compris la tricherie des années plus tard, l’idéologie bornée ne les laisse pas voir le réel en face. En même temps, Aimeric Caron qui n’a pas été tendre avec toi t’a rejoint. Comme quoi, seuls les cons ne changent pas d’avis.

Dans la même émission, On n’est pas couchés, tu as vu venir l’élection de 2017 que les gens allaient voter différemment ainsi que la disparition des partis principaux qui ont gouverné la France depuis les 50 dernières années, sans le nommer, mais le Joker Macron a montré sa tête avec l’aide des milliardaires qui possèdent les médias et il a tout réalisé ce que tu prévoyais.

Tu nous proposes un avenir qui se veut rêveur. Audrey Pulvar, en 2012, ira jusqu’à dire que tout le monde est d’accord avec vous. On a envie de rêver. On a envie que tout aille mieux (…), mais comment transformer l’espoir en réalité ? Natacha Polony sortira l’argument que l’Europe ne veut pas. Et à toi de dire en ironisant et avec du rire que si l’Europe ne veut pas on rentre chez nous et on se cache et laissons les banquiers faire ce qu’il y a de bon pour nous. Mais Audrey Pulvar ne peut pas s’empêcher de parler de la dette. Cette fameuse dette que tout le monde a oubliée pour le Covid et maintenant pour la guerre. La dette est sur la table, nommée comme une peste quand elle sert à partager les richesses, autrement elle est mise sous le tapis quand elle sert le capitalisme.

Tu as proposé de faire le choix de la vie, mais les bruits de fond n’ont pas laissé ton message de partage passer et prendre racine.

Tu as essayé de soulever la montagne; tu as voulu vider la mer. Parti de rien, tu as construit un mouvement et partagé une vision pour le siècle à venir, mais éliminé de ce deuxième tour, tu as invité les générations futures de faire mieux.

Depuis trois élections, tu as été le seul politique qui demeure cohérent et visionnaire. Or, le peuple perdu, fatigué et suspicieux envers les politiques ne t’a pas donné le mandat de tes ambitions historiques. C’est vrai que la France aurait toute une autre gueule avec toi comme président et le monde aurait pris une autre direction. La France compte dans le monde, car c’est elle qui dans un geste hautement symbolique a osé couper la tête au Roi. Depuis que Louis XVI avait fait du roi, dieu sur terre, ce geste, qui demeure somme toute macabre contribua à la libération de tous les peuples qui voulait retrouver leur souveraineté. Les Droits de l’Homme ont pris un coup depuis, car les super riches ne peuvent pas endurer que les pauvres gens décident de leur destinée. Et avec ton élimination du deuxième tour, cet espoir semble faner pour toujours. Mais ton coup de génie arriva en faisant de ce deuxième tour une ouverture pour le troisième tour des législatives avec la possibilité de faire de toi le premier ministre, ce qui fait que tout semble ouvert. Espérons.

Tes consignes de vote, cette fois-ci très claires, de ne pas donner aucun vote pour l’extrême droite ont été clairement entendues. Or, l’extrême droite est au pouvoir depuis un certain temps. Que manque-t-il de plus pour le reconnaitre ? Cette extrême droite n’est plus celle d’il y a 70 ans. C’est un extrémisme cravaté. Sympathique et rassurante dans son image avec des ministres jeunes et propres, mais violente et sans merci sur le fond. Le sourire de Macron est mille fois plus dangereux que l’énervement de Marine. Cette dernière veut enlever le voile, mais le beau gosse Macron affirme qu’il veut emmerder ceux qui n’obéissent pas, car au fond, ils ne sont rien. Et quand on considère que des personnes ne sont rien, on peut leur crever les yeux facilement. On reconnait l’extrémiste sur les faits face à une extrémiste sur papier à venir.

Ce deuxième tour, c’est jouer au con avec le peuple. Pile je gagne, face tu perds ! Un vote pour Le Pen, c’est le Peuple qui perd. Un vote pour Macron, c’est l’ultralibéralisme qui gagne. Il est venu le moment, quand voir plus loin est primordial. C’est la règle du qui perd gagne. Le seul espoir pour la France, c’est une victoire de Marine. Cette victoire au pire va confirmer le côté extrême qui va obliger les gens à finalement reprendre le pouvoir, dans moins de 5 ans au mieux il y aura encore du libéralisme sauvage dans la continuité. Cette vision sur papier et théorique semble une démarche désespérée, car encore 5 ans avec Macron, veut dire la fin de toute possibilité de reprendre le pouvoir. Nous savons que les divisions seront encore plus marquées. Toutes les divisions sur le genre et l’identité sexuelle, le racisme, l’islamophobie et l’antisémitisme servent le pouvoir pour empêcher le hold-up démocratique et financier qui est fait à tous les peuples du monde. Encore plus de division pour ne permettre à aucun autre mouvement, à aucune autre force politique d’émerger. On a fait d’Hitler le mal absolu, mais on a oublié qui étaient derrière lui. On a oublié qui l’a rendu possible, respectable et éligible. On a fait la même chose avec Marine en prenant soin d’effacer petit à petit l’ombre Le Pen qui nuit et n’est pas un « détail ». La victoire de Marine et son départ par la suite servira de dose de rappel à la France afin de faire le lien tant oublié entre extrémisme politique et extrémisme libéral.

Tu as milité pour rendre l’extrême droite inéligible, mais tous les autres partis l’ont gardée et dédiabolisée pour arriver à ce jour tant voulu, car face à elle, ils ont cru que ce serait facile d’être président dès le premier tour. Il est temps que ce monde de politiciens mesquins et sans vision goûte à son propre remède.

Mon cher Jean-Luc, je terminerai en disant que je te souhaite une vie en santé et un dimanche d’élection dans la sérénité et la force d’un avenir meilleur.

©Rushan Xhaferi, Laval-Montréal, 24 avril 2022