Entre rêve, souhait et conscience professionnelle - Par Rushan Xhaferi
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Au carrefour de sa vie, le choix de la profession à exercer une fois adulte se base sur de multiples facteurs que ce soit la passion ou le salaire, une rencontre ou une opportunité ou le hasard de la vie. Ainsi, si devenir prof pour certains est un rêve d’enfants, pour d’autres c’est un choix de circonstances. Cependant, de nos jours, la difficulté ce n’est plus d’accéder à la profession enseignante, mais bien au contraire vouloir y demeurer.
Demeurer prof, il faut avoir une conscience aigüe de l’histoire réelle qui se développe, c’est-à-dire accepter de continuer dans la profession sachant que l’on va souffrir sur le long terme, car in fine peu importe l’augmentation de salaire, on ne peut pas améliorer quoi que ce soit à l’intérieur d’un système qui est rayé. Cette crise systémique ne sera pas réglée (à condition que nous voulions la régler) sans revoir le système au complet. De plus, nous sommes témoins d’un monde en changement rapide vers des futurs incertains qui inclut notamment dettes publiques et privées, crise financière, crise climatique, vieillissement de la population, introduction dans notre vie de l’Intelligence artificielle (IA), réouverture de conflits armés et de guerres classiques. Dans cette réalité chargée, une société saine a encore plus besoin d’un système scolaire solide dans ses fondations et protecteur de valeurs fondamentales afin de faire face à tout danger dans un monde qui se comporte comme une poule pas de tête. Or, tout système solide prend sa force dans ce qui constitue sa base: les enseignants.
Enseigner, c’est désormais une profession en danger.
Un enseignant enseigne, n’est-ce pas? En 2023, un enseignant enseigne quand il peut, s’il peut et à l’occasion. Au premier plan, il doit se préoccuper de tout un tas de situations: surveillance du matin avant les classes, après les classes et à la fin des classes; surveillance et animation des activités midi; participation à des comités, etc. Une fois devant ses élèves, un enseignant ne peut pas passer (voire il passe rarement) toute une période sans être interrompu par des situations dérangeantes qui demandent une gestion fine, calme et professionnelle en apportant une solution directe à des demandes de tout genre ce qui se solde par une perte de temps. Il n’est pas rare que l’enseignement soit interrompu au moins une dizaine de fois par périodes et la gestion de la classe peut prendre le dessus sur l’enseignement et ce n’est pas pour rien que depuis plus de 20 ans, dans la formation des enseignants, la gestion de classe prend une dimension importante, voire un critère éliminatoire dans les compétences des nouveaux profs durant les évaluations qui mènent vers la permanence.
Ainsi, très insidieusement, sans s’en rendre compte, la profession enseignante a totalement glissé vers la gestion des comportements dérangeantes. Au secondaire, au moins, cette gestion complexe demande de 5 à 10 minutes par période. Par conséquent, tel le pain qui commence à lever dans un four chaud ne peut pas terminer son processus si on le sort du four, la construction pédagogique d’un cours n’atteint pas ses finalités avec des interruptions continues. Le temps perdu représente de deux (2) à quatre (4) semaines par année scolaire. Quand on se demande d’où vient un certain retard pour des élèves vulnérables, se représenter cette réalité peut aider à se l’expliquer.
Sauf que, cette explication a un gros défaut, car on oublie de prendre en considération un autre aspect encore plus fondamental: la finalité de la scolarisation dans notre système scolaire. À quoi sert notre système scolaire? Qui sert-il? À quel objectif? Il n’est pas facile de répondre à ces questions. Tel qu’il est pensé si on pouvait le vulgariser, dans nos écoles nous nous forçons, de façon souvent violente pédagogiquement, à vouloir préparer des élèves pour que tous, sans exception, entrent à l’université en oubliant que les programmes sont contingentés et que ce n’est en aucun cas le désir de tous ces jeunes. Malgré tout, nous projetons vers eux la vie étudiante à 20 ans comme le seul modèle de réussite possible. De plus, on ajoute de la violence avec la notation (qui est loin d’être l’évaluation) comme “arme” qui achève sans merci. Sans en avoir la conscience de faire du mal, on élimine en cours de route les élèves dits “moins performants” pour les diriger, avec toute la bonne volonté du monde et l’accord des directions, vers une ghettoïsation dégradante.
Marginalisés et étiquetés, les apprenants ne comprennent en rien pourquoi ils ont atterri dans des programmes de moindre importances, au moins dans l’organisation et la perception de tout le monde (élèves, parents et enseignants y compris), tels que: AS pour adaptation scolaire, FMS (formation préparatoire au travail) ou encore FPT (formation à un métier semi-spécialisé). Finalement, ce n’est pas pour rien que le mot “poubelle” a été utilisé pour nommer ces programmes. En conclusion, tous ces parcours ne servent pas les élèves, mais bien au contraire un système qui a mis comme valeur la note. Cette fameuse note qui ne veut absolument rien dire dans l’absolu. Du coup, tout élève qui entame le marathon de l’apprentissage, de la première année du primaire pour arriver au secondaire 5 comme ligne d’arrivée, est éliminé en cours de route, car il n’avance pas comme les autres tout en étant différents des autres; tel un coureur de marathon qui sera éliminé en mi-parcours, car il n’est pas parmi les premiers.
Expliquer tout cela demande du temps, de la volonté pour comprendre et une ouverture d’esprit. C’est pourquoi, il devient plus payant pour le gouvernement de dire que les syndicats ne sont pas flexibles. En ce moment, nous sommes face à un gouvernement en panique; un premier ministre sur la défensive qui personnalise la crise en disant que les Québécois sont fâchés contre lui et il va essayer de faire mieux. François Legault s’est pris pour François 1er pendant la pandémie. Le “père” des Québécois a oublié qu’en 2023, dans une crise profonde des services publics, c’est lui le big boss et pas un joueur de hockey qui s’excuse d’avoir raté un match contre les Kings de Los Angeles. Qui est imputable pour cette crise? Qui a le pouvoir de régler la situation? Que font le gouvernement et le ministre de l’Éducation? Quand MM. Legault et Drainville vont-ils tenir leurs promesses?
En aparté: Comment se fait-il que des gens, supposément intelligents, rêvent la nuit d’élection partielle perdue, du 3e lien, des Kings de Los Angeles, de la flexibilité des profs, de batterie de voiture? Mystère!
En même temps, cette négociation ne réglera rien de concret sur le fond. En gros, il s’agit de donner plus de sous à des profs qui à tort ou à raison sont partis en grève générale illimitée et ils ne peuvent plus faire marche arrière les mains vides. Peu importe ce qui sera signé dans cette convention collective, dans cinq ans, nous serons au point de départ, voire pire!
Les vraies réformes demandent une vision et une politique d’État au bénéfice de la population qui compose le pays et non au bon vouloir de petites gens comme Drainville, Lebel ou Legault. Ces personnes sont certainement de bons pères ou mère de famille, mais ce ne sont pas des patriotes, des visionnaires ou des humanistes.
Ce sont des politiciens opportunistes qui détiennent un certain pouvoir à un moment donné qui est en train d’amener vers la misère économique des centaines de milliers de Québécois tout en nous disant qu’ils le font pour notre bien. Certes, ces personnes seront oubliées, à bas bruit, dès le moment qu’ils quitteront leurs postes. Cela ne les empêche pas de nuire au Québec en entier. Nos “vedettes” gouvernementales du moment prétendent représenter les gens. Pire encore, elles prétendent représenter la volonté de la population québécoise. À l’affirmation naïve: “La population québécoise demande à la proportion de 100% une augmentation de salaire, d’excellents services publics, un Québec paisible, un quotidien heureux et du sourire aux lèvres”, ces gens à l’approche mesquine et cynique répondront dans une langue de bois, sec en passant, “… que la réalité économique demande de la souplesse et de la flexibilité et que le Québec de demain ne peut pas se réaliser sans des changements fondamentaux et des sacrifices (pour qui?), car nous vivons dans un monde complexe et entouré de…”.
Un vocabulaire à en perdre son latin.
En passant, personne n’est dupe et nous savons que les leaders syndicaux ne sont pas des anges, mais imaginons un instant un Québec sans les syndicats et à la merci des patrons?
Le Petit Prince dirait: “Dessine-moi des profs! Dessine-moi des hommes et des femmes politiques qui ont le Québec tatoué dans leur cœur. Des personnes qui se réveillent le matin avec la volonté de contribuer à un Québec fort de ses valeurs, puissant économiquement, intelligent de son système scolaire, accueillant sans courber l’échine”. Le Petit Prince ajouterait: “L’essentiel est invisible pour ce gouvernement!” Il n’aurait pas tort.
En ce moment, écouter nos dirigeants politiques, c’est de la souffrance en continue. Un saignement d’oreille! C’est aussi humiliant qu’une claque devant ses amis dans la cour d’école. C’est aussi incompétent que Clotaire Rapaille à Québec et aussi raté que le projet Bleu de bleu du maire Coderre à Montréal.
Dans ce monde où tout est permis, Le Petit Prince se serait envolé vers sa planète, très déçu, en quittant une Terre qui se cherche depuis toujours. Il l’aurait quittée meurtri et le cœur lourd de toute la violence qui tombe sur des enfants qu’ils soient en Israël, à Gaza ou dans nos cours d’école parce qu’il aurait vu en face la médiocrité de chacun d’entre nous qui cherchons des excuses pour accuser l’autre. J’oserais croire que Le Petit Prince soit parti avec le sentiment que, de temps en temps, les humains n’ont plus peur de perdre leur vie, des contrats avec des commandites, la réputation ou le salaire pour ce qu’ils croient et défendre, ceux que l’on a longuement oubliés: les enfants.
© Rushan Xhaferi












